Male tears, ce parfum désuet

Un homme un vrai, ça ne chouine pas

Georgette Sand a lu avec avec délectation le passionnant dossier “Etre un homme” du Nouvel Observateur et “La virilité en berne”, de l’Express, sans toutefois partager la même analyse des pseudos experts qui y sanglotent sur les splendeurs du temps passé. En effet, si la jouissance par la domination des femmes est un concept qui a connu des jours meilleurs, ce n’est pas le cas de la masculinité, qui plurielle, devrait être aujourd’hui un instrument de libération des hommes.

 

L’“AVANT”, ce merveilleux jardin d’Eden

A lire ces articles, “avant” – genre, pendant 2000 ans –  les hommes criaient tous nus dans la forêt, étaient au top jusqu’à 80 ans et les femmes aimaient les moches, les pauvres et les paumés. Elles ne disaient jamais non et ne travaillaient pas, non parce qu’on les en empêchait mais par égard pour l’égo de leurs conjoints. Et si tout cela a changé, ce n’est pas la faute des armoires Ikea en kit et du libéralisme qui tasse les salaires : c’est la faute des féministes, ces vilaines frustrées qui cassent l’idéal de domination de quelques êtres fragiles. Fragiles mais médiatisés, ces hommes, découvrant la réalité du 21e siècle (les IST et le chômage de masse), n’ont d’autre solution que d’agresser les femmes virtuellement ou IRL – mention spéciale pour l’explication suivante dans l’Obs : les femmes seraient responsables des crimes terroristes commis par les hommes castrés par leurs ambitions égalitaires et feraient bien d’en prendre “bonne note” (traduction : revenez à AVANT, ce merveilleux jardin d’EDEN).

Vous l’aurez compris, on a beau dire chez Georgette Sand que les stéréotypes de genre, on les combat, et qu’on ne voit pas pourquoi un homme ça n’aurait pas le droit de pleurer, ces chouineries nous ont surprises. En effet, à l’heure où les femmes revendiquent non seulement l’égalité, mais une vraie liberté dans l’expression de leur indépendance économique ou socioculturelle, il est peut être temps que les hommes fassent pareil.

Traduction, lecteurs :

LIBÉREZ-VOUS !

 

On ne le dira sans doute jamais assez, mais le féminisme, en revendiquant égalité et liberté, est autant une affaire de femmes que d’hommes, il libère les femmes ET les hommes. Ceci bien sûr, surtout s’ils / elles en ont envie. Les femmes en ont eu envie, elles ont bien vu l’intérêt de plus de liberté et du droit à porter un pantalon, avoir leur propre compte bancaire, avoir le contrôle de leurs grossesses… Certains hommes ont plus de mal à voir le côté positif d’une sortie du carcan viriliste, c’est tout.

Car, cachée dans ces articles geignards, on sent la confusion entre deux choses pourtant bien distinctes :  la virilité et la masculinité.

L’ère des masculinitéS versus celle des mammouths

La masculinité serait en berne ? Nenni ! C’est la virilité, ce modèle has been qui emprisonne tout le monde, oui, même Zemmour (1) qui parle de crise de la masculinité. Ce rêve de virilité, c’est celui d’une époque révolue car la virilité, c’est la jouissance par la domination (2). Si vous bandez parce que vous avez du pouvoir sur quelqu’un, on ne peut rien faire pour vous.

SI vous avez l’impression que la masculinité est un jouet cassé, arrêtez tout : nous avons une bonne nouvelle. Notre époque, qui rend has been la volonté de puissance, est propice au développement d’autres modèles, rassemblés dans leur diversité sous une autre bannière : la masculinité. Cette dernière ne passe pas par la domination et le contrôle mais par une infinité de caractères et de comportements, ce qui signifie une plus grande tolérance des individualités. En gros, messieurs, vous pouvez être ce que vous êtes, pas ce qu’on vous disait d’être à l’époque où vous étiez les plus forts parce que vous aviez assommé le plus gros mammouth (ça c’est acquérir le pouvoir par la domination sur le mammouth, c’est viril, mais bon, on parle d’une époque où il n’y avait pas de vitres aux fenêtres alors ne regrettez rien).

La fin du modèle unique et de la fabrication en série de Karl et Kimberly

On tape depuis 50 ans sur le modèle unique de Kimberly, LA Femme, essentialisée et cantonnée à un rôle et une morphologie uniques, avec des qualités et des défauts dits de fille… (vous savez les filles pleurent, ne savent pas lire les cartes routières et utiliser une perceuse). Le modèle en se brisant voit émerger une magnifique pluralité : on accepte progressivement que les femmes soient timides ou autoritaires, aient les cheveux bouclés ou lisses, aiment le sexe ou pas, soient maigres ou grosses, aient des enfants ou pas. Si le féminisme est souvent vu comme une demande d’égalité, aujourd’hui il n’a jamais autant été question de liberté. Le message c’est : laissez-nous en paix. Ne nous dites pas ce que nous devons être et faire, ne nous empêchez pas d’agir et écoutez-nous quand on parle.

Et donc, oui, il est grand temps de questionner le modèle viriliste de Karl, ce type bodybuildé plein aux as des publicités pour parfum, tellement fort, riche et puissant que les femmes  se pâment devant son large poitrail. Pour rappel, c’était l’objet de notre campagne Féminisme, un parfum pour homme qui mettait en scène des hommes pour qui le féminisme n’est non seulement pas un gros mot mais un instrument de libération.

Alors, au lieu de se lamenter,  ne ferait-on pas mieux pas mieux de jeter aux oubliettes ce modèle masculin “idéal”  si difficile à atteindre, tout comme son pendant féminin qui voudrait que nous ressemblions toutes à ces mannequins anorexiques qui se prélassent sur des yachts, loin de notre quotidien, de nos obligations ? Un homme, ça n’a toujours pas le droit de pleurer, ni de s’épiler les aisselles (avouez qu’en cas de fortes chaleurs ça ne serait pas un luxe), et devrait obligatoirement être arrogant, addict à l’argent, aux voitures, au foot, au sexe.

On vous donne un scoop : si vous n’êtes pas Harvey Specter dans Suits, et ne pouvez plus être Harvey Weinstein parce qu’on a toutes dit stop, ne vous lamentez pas, et commencez dès aujourd’hui à vous dire qu’il y a autant de masculinités que d’hommes, de même qu’il existe autant de féminités que de femmes (3).

Si les femmes ont commencé à se libérer du carcan d’un modèle féminin unique, les hommes peuvent le faire aussi, et avec enthousiasme rejoindre ces millions de personnes qui oublient aujourd’hui les vieilles frontières de genre afin que toute personne vive sa vie librement, loin du modèle de l’homme chasseur et de la femme douce et fragile qui n’existerait que par le regard de l’homme. N’en déplaise à Nancy Huston (4) , les stéréotypes rétrogrades ont été combattu à toutes les époques, par plein de femmes dont vous ignorez l’existence et qui ignoraient elles aussi les crétins qu’elles croisaient.

#LeFéminismeunParfumpourHomme

Texte :  Ophélie Latil, Estelle Géraud, Aude-Marie Lalanne-Berdouticq, Sophie Janinet, Barbara Ates

Photos : Olga Laz / Graphisme campagne Féminisme un parfum pour homme Flora Pajon, 2016.

(1) Mélanie Gourarier, Alpha Mâle, Séduire les femmes pour s’apprécier entre hommes, Paris, Seuil, coll. « La couleur des idées », 2017, 229 p.
(2) Raewyn Connell, Masculinités. Enjeux sociaux de l’hégémonie. Paris, Éditions Amsterdam, 2014, 288 p.
(3) Si vous n’avez pas encore lu King Kong Theorie, de Virginie Despentes, c’est le moment.
(4) Dans Reflets dans un œil d’homme (Actes Sud)  Nancy Huston explique que les femmes existent parce que les hommes les regardent et que ces derniers voyant que les femmes existent sans eux, ont bien raison de les frapper (cette lecture rapide est à peine caricaturale).

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